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My Lady, une tyrannie coupable

Par Référent Culture, publié le jeudi 20 décembre 2018 23:13 - Mis à jour le vendredi 21 décembre 2018 14:16
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Les élèves de TS4 ont assisté à la projection du film de Richard Eyre, My Lady. Ils étaient invités à réfléchir au rapport entre ce film et un texte de Simone de Beauvoir portant sur les responsabilités qu'entraîne l'intervention dans la vie d'autrui

                Je n’ai pas pu en regardant ce film m’empêcher de penser à Camus. Celui qui toujours fut étranger au monde de par sa recherche éperdue de vérité, celui qui savait manier les mots à la perfection - tout en les rappelant à leur nature si dérisoire, celui qui eut un prix Nobel de littérature enfin,  s’il avait été seul, ne serait certainement pas devenu celui que l’on connaît. Camus n’oublia en effet jamais son instituteur, Louis Germain, qui malgré son jeune âge, repéra le talent de l’enfant et prit le risque de (pour reprendre les mots de Camus) le déraciner et le jeter dans le monde. Il exerça ainsi une tyrannie exceptionnelle en soumettant une conscience encore absolument vierge et innocente au tiraillement de la recherche de la vérité, de l’expérience de la liberté. Camus n’avait pas demandé de lui-même, du haut de ses quelques années, à être plongé dans le monde – et sans doute s’y serait-il noyé si on ne l’avait pas aidé à vaincre la peur du vide ainsi suscitée. Or Mr. Germain était pleinement conscient de cela, et il réussit à justifier la tyrannie exercée en accompagnant l’enfant dans sa baignade ; il fut même pour lui une sorte de père de substitution : Camus devint ainsi l’excellent nageur que l’on connaît.

Dans My Lady, la tyrannie s’exerce dans des circonstances différentes mais nous retrouvons tout de même certaines similarités. En effet il s’agit cette fois d’un jeune homme, Adam Henry, qui au nom de sa foi aurait voulu accepter sa mort, et que l’on contraint à embrasser sa vie. Adam n’était pas suicidaire, il était victime de sa maladie : en l’empêchant de mourir et en lui imposant la transfusion dont il avait besoin, c’est sur la religion du jeune homme et donc sur sa conception du monde que la juge va exercer une tyrannie.

Cette tyrannie bien sûr se « justifie » d’un point de vue extérieur au récit par le fait que « La vie [soit] plus importante que la dignité. ». En allant au chevet du malade, en commençant à chanter avec lui, Fiona Maye (la juge) entame ce processus de justification par rapport à Adam lui-même : elle ne cède pas à la générosité, pour citer Simone de Beauvoir, en le laissant mourir comme il le souhaiterait, et elle le met brièvement « en présence des vraies exigences de sa liberté ». Mais par cela elle fait plus que séparer Adam de la mort : elle le sépare aussi de sa croyance : elle jette en quelque de sorte une conscience vierge et innocente dans le monde.

Là Adam est comme Camus : confus, perdu, tourmenté par des courants de « vérité », il aurait lui aussi besoin de quelqu’un pour lui apprendre à nager, et il se tourne désespérément vers son phare unique. L’abondance des questions qu’il se pose apparaît clairement dans le film, et la grande majorité d’entre elles touche à l’essence des choses : ses repères sont flous, instables, il interroge le monde et se sent infiniment seul, délaissé même par ses parents. L’on pourrait croire d’abord que c’est cela qu’il cherche en Fiona Maye, une mère de substitution, une sorte de guide initiatique : et le fait qu’il l’embrasse plus tard, plus que de l’amour, pourrait représenter une passion insoutenable, dans le sens de rupture psychologique : désespéré, ne sachant plus même pourquoi il vit, il s’élance tout entier vers son seul point d’ancrage dans l’espoir d’avoir, si ce n’est des réponses, au moins un soutien.

Cependant il n’obtient ni l’un ni l’autre. La juge, obnubilée par la faute professionnelle qu’elle commettrait en gardant contact avec l’un de ses clients, ne voyant pas les conséquences que pourrait avoir son silence, repousse avec entêtement  le jeune homme à chacune de ses tentatives de communication. Il apparaît qu’elle ressent de plus en plus l’immoralité de cet acte, devant le désespoir croissant d’Adam : cependant elle tient le pharisaïsme jusqu’à ce qu’elle-même ne le supporte plus, lorsqu’elle apprend la mort imminente du jeune homme et reste malgré tout jusque tard à la soirée à laquelle elle avait été invitée. Lorsqu’enfin elle décide d’honorer pleinement l’engagement qu’elle avait pris en jetant Adam dans le monde, il est trop tard : la maladie est revenue, il va mourir, et s’il refuse cette fois la transfusion, ce n’est plus pour sa foi mais comme un véritable suicide. Pour reprendre Simone de Beauvoir, Adam était en droit de demander « des moyens et des raisons de vivre », des justifications à la tyrannie qu’il a subie ; et le vide auquel il a été confronté a engendré sa mort.

De cela nous pouvons tirer un exemple significatif de ce qu’expose Simone de Beauvoir dans Pour une morale de l’ambigüité. Fiona Maye, en effet, nous l’avons vu, semble avoir raison de s’opposer à la mort première d’Adam et de le forcer à recevoir une transfusion : cependant elle exerce par cette décision une dictature dont elle n’assume pas les conséquences, puisqu’elle ne guide pas le jeune homme dans sa reconquête de la vérité –devrait-elle n’être que partielle. En ne respectant pas l’engagement que suggère l’exercice d’une tyrannie, elle crée un déséquilibre du côté de son objet, lequel aboutit ici à sa mort. Son intervention dans la vie d’Adam, trop ponctuelle, n’a de ce fait pas ouvert de « possibilités concrètes à cette liberté [qu’elle] prétend[ait] sauver », tandis qu’en agissant comme Mr. Germain avec son élève, elle aurait peut-être pu lui permettre de devenir, lui aussi, un grand nageur.

Maë, TS4