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Gabriële, une femme de l'ombre ?

Par Filière L, publié le lundi 11 juin 2018 08:48 - Mis à jour le lundi 11 juin 2018 08:48
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Le travail des élèves de Première L sur Gabriële, le roman d'Anne et Claire Berest, étudié dans le cadre des Assises Internationales du Roma, se poursuit en écriture d'invention : qu'aurait répondu Gabriële Buffet-Picabia au questionnaire de Pivot ?

                Je me nomme Gabriële Buffet-Picabia, je suis la femme de l’ombre, l’artiste sans œuvre, celle que l’Histoire a effacée à ma demande.

Je ne jure que par un mot : progrès. Le progrès est ma raison de vivre, c’est pour lui que je me fais ma place dans une époque où ce domaine est réservé aux hommes. C’est pour cela qu’il m’est impossible d’entendre le mot « soumission ». Jeune fille, je m’étais promise de ne jamais me marier ou d’avoir d’enfants ! C’est une promesse que je n’ai pas tenue puisque j’ai épousé un homme dont je suis folle amoureuse. Mais jamais je ne lui ai été soumise ; je pars quand j’en ai envie et ai même pris son meilleur ami pour amant. De plus, ce refus de la soumission est un progrès !

Au début de ma vie je me destinais à la musique. Je voulais devenir compositrice. Ainsi, mon sens artistique et du progrès sont très développés. Pour autant, aucune mélodie d’opéra ne remplacera jamais à mes oreilles le bruit agréable et harmonieux d’une belle discussion entre les trois hommes de ma vie, mon mari, Francis Picabia ; mon amant, Marcel Duchamp et mon meilleur ami, Guillaume Apollinaire et moi. Nous parlons de tout et de rien et pourtant nous revenons toujours aux questions d’arts et de progrès. Ils me respectent pour la femme que je suis dans ce siècle d’hommes. C’est pour cela que j’ai la plus grande des admirations pour une polonaise venue étudier en France : Marie Curie. Cette femme symbolise à elle-même toute l’émancipation de la femme et du progrès ! Elle est à l’origine de nombreuses découvertes et s’est battue pour qu’elles portent son nom et pas celui de son mari et c’est pour cela elle mériterait d’avoir un billet de banque à son effigie au même titre que mon ami musicien et compositeur : Edgar Varèse qui a révolutionné le monde musical en créant la musique électronique qui, je n’en doute pas, va connaître un essor considérable !

J’ai cette chance de faire une activité artistique en aidant les autres car jamais je n’aurais pu faire nourrice et m’occuper même de mes propres enfants toute la journée ! Je n’ai pas l’instinct maternel et m’occupe mal de mes enfants. Je ne sais pas jouer avec eux car je suis une femme et pas une mère, si ce n’est celle des œuvres d’art. Et pourtant ma vie est dédiée aux autres justement, les amener au progrès ma devise pourrait être : « oser pour innover mais toujours pour les autres. ». Cela me représente vraiment bien. Je suis celle qui a poussé Picabia au bout de lui-même et de ses idées afin que ressorte toute sa création novatrice. « Mais jamais ne dit que ça vient de moi ! », c’est le message que je veux faire comprendre car c’est là mon rêve de bonheur : faire avancer l’art vers le progrès en laissant la gloire et les honneurs à ceux qui sauront en jouir puisque je ne souhaite être que la femme de l’ombre.

Je ne crois ni en une réincarnation, ni en aucun Dieu, si ce n’est l’art. Mais s’il s’avérait que cela existait je souhaiterais après ma mort devenir une abeille. Ce petit insecte personne ne le voit ou alors il est fui. Il fait peur à certain mais parce qu’il est comme moi ! Les abeilles aident les fleurs à mieux pousser en récoltant leur pollen, comme je peux aider mon triumvirat. De même, si Dieu existe je souhaiterais qu’il me dise au moment de ma mort « Gabriële, tu resteras la femme de l’ombre qui brille pourtant au cœur des artistes que tu as fait se révéler à eux-mêmes. C’est grâce à toi et ton esprit qu’ils sont devenus ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils sont aujourd’hui. Sois fière de ta perpétuelle présence dans l’ombre de ces hommes de lumière. »

Capucine, 1L.